c’était toujours pareil
on déposait nos cartables et on enlevait notre manteau
toujours elle disait
- allez dépêchez-vous et asseyez-vous
elle savait si on allait écouter
avec son sourire et ses cheveux bouclés
j’suis sur que peut-être elle préférait être avec nous
comme une douceur pudique
attentive et patiente
elle va encore me dire
- arrête de gratter ton genou, comment tu veux que ça guérisse !
sous la table, avec la lame dévissée du taille crayon
y’a personne qui le sait
j’écris quelque chose
bon j’ai onze soixante quinze de moyenne
c’est pour ça qu’elle me lâche pas
je vais vous dire, tant qu’elle sait pas...
elle m’a bougé de place
loin de la vitre
sans le savoir elle m’a privé de le voir
c’est mon secret, il s’appelle Gabriel
tu verrais sa tête
son front ouvert et ses longs cheveux blancs
on dirait une sorte de druide
de vieux fou mais devenu sage
j’ai pas à souligner les mots avec ma règle
à faire des calculs qui servent à rien
avec lui, je me tais, je l’écoute
tu verrais tout ce qu’il a vu
d’ailleurs tu peux même pas imaginer
du pôle nord à l’amazonie
du cap horn à surabaya
ouai c’est des voyages
et tu sais, il en a vécu des aventures
ça se voit à sa peau pis ses cicatrices
- eh oh, reviens avec nous, tu es en cours de français en ce moment
- excusez-moi madame
Gabriel, il parle lentement
si son souffle peine, ses yeux pétillent
moi je l’aime bien
au début il voulait même pas me parler
un jour, il faisait trop soleil
je lui ai amené un chapeau de paille et il l’a mis
voilà à force de tourner la mine en appuyant à fond
c’est la tâche, j’vais encore me faire appréhender
quand elle crie ou t’envoie au tableau
elle a beau être cool je sais qu’elle pourrait être méchante
on la sent fatiguée comme lasse
j’ai toujours peur qu’elle me suive quand je vais voir Gabriel
en plus il va pas bien et j’ai que des fruits à lui donner
un jour, j’ai pas pu me retenir
- mais tu dors ou Gabriel ?
- t’inquiète petit, le sommeil est une source, tu vas boire là ou elle coule
c’est vrai, j’comprenais pas toujours ce qu’il disait mais grâce à lui j’ai connu les inuits, les jivaros, les dogons, et même les nullités de notre peuple,
j’vais vous dire, j’ai pas la pêche, ça craint pour moi
c’est la fin du trimestre, le bulletin va tomber
je sais qu’elle m’aime bien
elle a vu, peut-être même qu’elle est la seule
à mon cœur être attentive
mais pas les obligations pourtant si nécessaires
j’avais deux oranges pour lui
je voyais bien qu’il était mal
j’ai pas compris quand une passante s’est arrêtée, qu’elle a appelé
il m’a pris la main
- fais pas le con gaby, te barres pas, t’as encore plein de trucs à me dire, attends, j’ai besoin de toi, tu m’as pas dit un secret de tout ton vivre !
je voyais ses mèches teintées grises se poser à mon épaule, il s’est penché
vous pouvez pas savoir comme j’avais peur
mes paupières, elles étaient lourdes
la passante accroupie nous regardait, attendrie
et déjà au murmure de la ville, le cri des ambulances
- petit… Gabriel c’est le nom d’un ange… et mon secret le voici, je n’ai jamais voyagé, je n’ai fait que lire…..
je sais plus après parce que j’ai pleuré
j’ai vu des gens courir, et j’ai fermé les yeux
les siens sont éteints désormais
pourquoi elle était là quand j’me suis réveillé
elle sortait d’une réunion
et ma vue soudain sur ce regard tendre
comme un autre éveil
- merci madame, vous le direz pas à mes parents…
au creux de son épaule j’ai senti la chaleur du monde
et j’ai compris aussi
la connaissance et la nécessité de transmettre…
sous la table, j'vous le dis en douce
il me manque plus que le "e" et le "l"