Ecriture, poésie, politique
il me regarde, me dit doucement :
- ouvre la porte
timide, curieux et anxieux, je m’approche et tend la main
un léger craquement ou est-ce le fruit de mes interrogations ?
- allez, avances, vas vers le devenir, le tien, celui de ton espèce, tu as créé le temps, une échelle à ton évolution, regardes-le s’écouler et te renvoyer à ta propre image
oui curieux, j’avais un peu peur car n’est-ce pas elle, cette angoisse éternelle qui nous terrasse et sur laquelle certains en font leurs profits ?
au début, je n’ai rien vu, puis doucement, j’ai observé la mouvance sournoise et tellement multiformes qui s’opérait, changeait les cœurs et les âmes, et j’en étais complice obligé
- alors, tu dis quoi, tu vois quoi ?
sous l’immobilité de l’arbre battu de vents, l’étiage automnale du fleuve, le jaillissement d’embruns aux murailles des villes, la brume et le refus se sont dissipés
et la porte grande ouverte, j’ai entrevu,
murs de solitude avec écran plasma, corporatismes exacerbés, tu fumes, t’es juif, t’es musulman, arabe, noir, immigré, l’œil numérique veille à ta sécurité et le pouvoir veut ton intérêt, signes là
il y avait aussi des cris et corps défendants, des bouches qui se touchent et des moiteurs sensuelles, des étendards épars aux couleurs de l’espoir et comme toujours le vacarme des canons, il y avait encore l’aridité des terres et la vengeance des flux, la pensée tentacule et les saisons rebelles, et des artères gonflées de billets comme dérisoire recours à ceux qui prétendent maintenir la planète
- allez avances !
- attends, laisses-moi observer
j’avais envie d’espoir, de cris de bébés, de traités de paix,
de l’alcôve moite aux assemblées demi vide de ceux qui traitent le monde,
allez donnez-moi des raisons d’espoir au delà du narcissisme ambiant
vous pendez les dictateurs sans regard au miroir de vos horreurs,
vous jouez sur le derme de cette boule folle,… bleue ?
vos pions sont des humains et vos cibles la misère,
enlèves le drap, fous-toi à poil
secoues-toi comme le chien après la pluie
désenglues-toi, redeviens embryon
ces premiers yeux, source, transparents et purs
après le blanc aseptisé, le rouge du cloaque
et le tremblement qui devient virtuel
j’en suis
au sable soulevé d’un vent sec et propriétaire
des ombres décharnées, des cylindres d’acier
plus loin d’autres chars et d’autres armes
oui, caresses-moi, l’érectile de l’instant fait oublier l’obligé
et encore, faut-il faire croire
- alors, tu fais quoi ?
- attends, laisses-moi comprendre
appuyé sur l’encadrement de porte,
des bruits sourds me parviennent
les chuchotements du tendre quand le cœur se plait à se laisser aller, salive animale et frissons égoïstes, vaisselles, bureau et sourires entretenus, et le fond des nuits, drap tiède et repliement, elle est ou ta bouche ? et le grondement du fleuve, lambeaux d’histoire charriés au courant, échoués sur d’improbables rives qui seront juges et coupables
au fond des nuits, les astres, allez, Orion sera ma belle
- bon, tu entres, je dois fermer la porte
- oui, j’y vais
ce n’est pas moi qui ai fait le pas, c’est le temps et son impertinence, petite molécule de moi au tissu de l’humain, tourbillons d’infinis, j’ai passé la porte mais nous n’avons pas le choix, j’ai pensé c’est une chance au regard des absents qui voulaient poursuivre, je crois, je pense, j’espère,
et j’ai tendu la main, à tâtons et pour étreindre…